Le chemin vers Ubuntu
I - Une histoire à succès
a - L'idée
L’effet papillon, vous connaissez ?
Le battement d’ailes d’un papillon à Tokyo provoque des changements climatiques à l’autre bout de la planète.
Oh, bien sûr, des millions de papillons battent des ailes tous les jours sans que rien ne se passe. Pour que l’effet se produise, notre papillon bien spécial a dû battre des ailes dans un environnement de vents particulièrement favorables.
Eh bien, au début de l’année 2008, cet effet s’est produit dans le monde de l’informatique personnelle.
L’animal s’appelle Asus Eee PC. Il s’agit d’une nouvelle espèce de papillon : le « netbook » (on n’a pas encore trouvé de nom français satisfaisant).
Surfer sur internet avec un assistant personnel : j’ai expérimenté, et je n’y ai jamais cru; encore moins sur un téléphone mobile dépourvu de clavier alphabétique, de dispositif de pointage et dont l’écran est encore plus petit. Sur un PC portable, certes c’est possible, mais on préfère le laisser à la maison et ne le déplacer qu’exceptionnellement, faute à un poids et un encombrement excessif pour en faire un compagnon de tous les jours.
Le « netbook » vient combler cette lacune. Il est moins encombrant et moins lourd qu’un ultra-portable, mais plus confortable qu’un téléphone mobile ou même un assistant personnel pour surfer sur internet, lire ses mails, regarder des vidéos, etc…
Sa taille est à peu près celle d’un cahier d’écolier petit format de 200 pages, et à peine plus lourd.
L’Eee devait aussi être à un prix très abordable, en tout cas en dessous de la psychologique barrière des 300€. Asus, fabriquant taiwanais, y est parvenu.
Sans les fameux vents favorables, ce nouvel hybride n'aurait été qu’un nième essai issu du génie génétique d’Asus, et serait resté cantonné dans un marché de niche. Avec un sourire narquois et un brin de condescendance, c’est d’ailleurs ainsi que les autres fabricants d’ordinateurs le considéraient.
Mais visiblement, le seul ayant un anémomètre fiable était bien Asus : l’Eee PC a bel et bien déclenché l’effet papillon !
b- Les vents favorables
Bien sûr, rétrospectivement l’analyse est facile, pourtant on voit bien les courants dominants.
Premier courant, depuis des années les prix de l’informatique ne cessent de baisser. Il y a quatre ans un PC portable de milieu de gamme coûtait entre 1500 et 2000 euro, aujourd’hui comptez plutôt entre 700 et 1000. Soit environ deux fois moins cher, et en prime la machine est deux fois plus puissante.
Cela n’est que la vérification de la fameuse Loi de Moore qui a été énoncée … en 1975, c'est-à-dire il y une éternité à l’échelle de l’âge de l’informatique.
Gordon Moore, un des fondateurs d’Intel, la société qui fabrique en autres les célèbres puces (Pentium, Core2 Duo…) qui animent la plupart de nos PC, conjecturait que le nombre de transistors de ces processeurs doublerait tous les deux ans. Même si on butera un jour sur des limites physiques, étonnamment, depuis 33 ans, cette loi est à peu près respectée. Aussi, si on compare les PC d’aujourd’hui à la production d’il y a 4 ans, 4 fois plus de transistors : on vous offre la moitié en doublement de la puissance, et l’autre moitié en divisant le prix par deux : CQFD !
L’autre courant sur lequel Asus a surfé, ce n’est pour l’instant qu’une brise légère, un ruisseau. Pour autant, Asus a eu la vista, si nos amis transalpins me permettent cet emprunt de vocabulaire tout à fait à propos.
Ce ruisseau c’est Linux.
« Qu’est-ce donc ? » se demandent beaucoup. Ceux qui en ont entendu parler croient savoir que c’est une affaire de spécialiste, et donc il ne faut surtout pas y toucher !
Les préjugés ont la vie dure. De plus, en informatique tout avance à une telle vitesse, que ce qui était vrai hier ne le sera plus demain.
Linux est donc un système d’exploitation (GNU/Linux pour les puristes, Linux est seulement le « noyau »).
Vous n’êtes pas plus avancé ? Reprenons.
Le PC est un ensemble de matériels judicieusement assemblés. Des choses visibles : un écran, un clavier, une souris, etc… des choses moins visibles parce que cachées dans une boite (l'unité centrale) : un processeur, de la mémoire, un disque dur…
Mais ce matériel, si l’on n’y mettait aucun programme, vous ne pourriez rien en faire d’autre que le contempler.
Le système d’exploitation est en réalité le programme de base de votre ordinateur. Celui qui permet à tout le matériel de fonctionner ensemble et vous permet d’interagir avec l’ordinateur et de lancer d’autres programmes : bureautique, jeux, vidéo, etc…pour faire ce pour quoi vous avez acheté l’ordinateur !

Tel Monsieur Jourdain, vous ne saviez peut-être pas que c’était un système d’exploitation, mais si je dis Windows, ça vous parle davantage ? MS-DOS avant lui, Windows 3.1, Windows 95, 98, XP, Vista, tous ceux-ci sont des systèmes d’exploitation. Ils ont en commun d’être produits par Microsoft et ils équipent une écrasante majorité de nos PC… jusqu’à aujourd’hui.
Autre exemple, vous avez peut-être aussi entendu parler de Mac OS, Mac OS X - Léopard qui équipent les ordinateurs Macintosh d’Apple. D’ailleurs le OS acronyme de Operating System, signifie système d’exploitation en anglais. Mac OS X est un excellent système, très intuitif et robuste, et il partage de nombreuses racines communes avec Linux puisqu’ils ont un proche ancêtre commun : Unix (lui-même un système d’exploitation, mais on le trouve plutôt sur des machines plus importantes en entreprise).
La source Linux a commencé à couler en 1991. Ce n’est pas hier ! On en était à Windows 3.1 à l’époque. Je vous l’accorde c’est resté longtemps confidentiel, cependant le débit s’est accéléré au tournant du siècle, et surtout depuis 4 ans les progrès sont fulgurants.
Vous auriez regardé en 2004 et conclu que c’était vraiment affaire de spécialiste, vous auriez eu entièrement raison !
Ayez la curiosité d’essayez à nouveau et vous verrez. Vous serez ébahis.
Asus ne s’y est pas trompé, pour son Eee PC il a donc choisi Xandros qui est une des très (trop ?) nombreuses déclinaisons de Linux.
Le dernier vent favorable est curieusement la crise du subprime. Beaucoup l’ignorent, mais cela a mis en question nos certitudes sur le modèle économique dominant. Le logiciel libre présente, à une échelle réduite, une alternative de plus en plus crédible, basée davantage sur le travail que sur la propriété. Vous l’avez compris, Linux est un logiciel libre !
Asus n’est probablement pas allé aussi loin sur ce terrain, mais a retenu deux idées issues de la mouvance du libre : la gratuité, et l’ouverture. La gratuité permet de diminuer le coût final de la machine, d’autant que la variante Linux choisie se contente d’une puissance machine plus faible que des systèmes comme Vista pour fonctionner.
L’ouverture permet à une large communauté de s’intéresser au système et de l’améliorer, bénéficiant à tous les clients de l’Eee PC.
A la confluence de tous ces vents favorables, Asus a réussi son pari, et sorti une machine sympathique (ne vous attendez pas non plus à un foudre de guerre !) sous les 300€.
Et l’effet papillon a été déclenché !
c- Les conséquences

Bien sûr, du côté des concurrents, fabricants de PC, le rire narquois s’est transformé en rire jaune devant le succès commercial de l’Eee PC. Aujourd’hui, rares sont les constructeurs qui ne pensent pas à mettre à leur catalogue un « netbook », même si certains y vont à reculons, craignant de « cannibaliser » leurs modèles PC portable de bas de gamme. Mais me direz-vous, chaque fois qu’un nouveau type de matériel rencontre le succès, il est rapidement imité.
L’autre effet de l’Eee PC est bien plus important. Il a réussi à ébranler l’assurance de la forteresse Microsoft et de ses déclinaisons de Windows. Bien sûr Linux existait avant l’Eee, comme je vous l’ai expliqué, mais jusqu’à présent, aucune succes-story n’avait mis en évidence la conjonction des facteurs qui handicapent Windows.
Le prix : il y a quatre ans, payer 75€ la licence Windows sur un PC à 1500€ représentait une quote part tolérable de 5%. Sur une machine à 300€, ça devient dur à digérer de payer 25% du prix.
L’adaptabilité : la dernière version de Windows (Vista), demande tellement de ressources pour fonctionner correctement qu’il n’était pas envisageable d’avoir un système opérationnel sur ce genre de machine. Linux est plus économe, mais surtout l’ouverture du système permet à tout le monde de l’adapter autant qu’on le souhaite pour qu’il soit optimisé sur tout type de machines, y compris les « netbooks ». Adapter Vista aurait peut-être été possible, mais comme ce n’est pas un logiciel libre, la décision appartient à Microsoft qui a choisi une autre voie.
La convivialité : comme jusqu’à présent peu de personnes avaient « franchi le pas », ceux qui clamaient que Linux avait atteint un niveau de simplicité largement comparable aux autres système étaient peu entendus. Force est de constater, quand on allume son « netbook » où le système est pré-installé : il marche très bien, remplit parfaitement son usage, et tous les utilisateurs s’en tirent sans problème. Ils ne cherchent même pas à le changer pour y mettre Windows… comme du reste la plupart des utilisateurs Windows sur PC ne songent pas à changer !
Et soyons honnête, LA référence en terme de convivialité demeure le système d'Apple, aucune variante de Linux ne peut encore rivaliser sérieusement à ce jour.
Pour tenter de limiter l’impact du succès, Microsoft a donc dû réagir très fort.
La vente de Windows XP qui devait cesser le 30 juin 2008 est prolongée deux ans (excusez du peu !) pour ce type de machines. C’est en effet ce système plus ancien, donc plus léger que Microsoft préfère proposer pour un « netbook ».
Le prix a été divisé par deux, en imposant, pour la première fois des restrictions matérielles quant à ce qu’on peut considérer comme un « netbook ». Malgré ça, le prix du logiciel dépasse tout de même les 10% du prix de la machine !
Même côté Linux ça a réagi ! En effet, pour être plus légères, plus solides, consommer moins et donc avoir une meilleure autonomie, beaucoup de « netbooks » ont remplacé le disque dur mécanique à plateau rotatifs par un SSD, un peu l’équivalent d’une clé USB interne.
Les SSD ont plusieurs inconvénients. L'espace de stockage est plus petit qu’un disque dur classique à prix égal : Linux s’en contente, étant moins gourmand qu’un Windows. Mais les SSD ont des débits et une durée de vie (nombre d’écritures) inférieurs aux disques classiques. Il a donc fallu adapter le cœur de Linux pour qu’il évite des cycles d’écriture trop rapprochés.
Les écrans sont aussi plus petits, les programmes sont alors adaptés pour rester visibles.
Ainsi plusieurs « distributions » (variantes de Linux) ont travaillé à des versions adaptées aux « netbooks ». Pour Mandriva c’est déjà fait, il faut dire que Mandriva a déjà des versions fonctionnant sur une simple clé USB. Pour Ubuntu, c’est le but de la prochaine version prévue pour octobre.
La « communauté libre » réagit donc vite et efficacement face à ce genre de nouveaux matériels.